Se poser la question de la portée d'une oeuvre telle que Germinal, s'interroger sur la représentation du collectif, c'est avant tout
prendre en compte la dimension métaphorique du texte. Il semble à première vue évident de considérer que Zola ne s'est pas arrêté à la description de la misère du peuple des mineurs, aux
conditions de vie dans les corons, ou encore, à ce labyrinthe des mines comparable à celui qui enfermait le Minotaure. Sur un plan symbolique, le climat dépeint par l'écrivain nous confronte à un
schisme, scandaleux au sens étymologique du terme, au sens de la chute et du scandale du mal. On ne peut s'empêcher d'avoir à l'idée cette peinture dantesque de l'enfer qui présente à sa manière
l'aliénation du monde moderne, la perte du sens de la vie et la rage de ceux qui y sont confrontés.
Mais, que faudrait-il penser de la représentation du collectif si le message laissé par le roman à la postérité n'était pas porteur
d'espoir ? Envisager une mise en scène d'un groupe, en l'occurrence le groupe social, c'est également considérer que derrière l'opposition remarquée par Henri Mitterrand entre :
l'obscurité, la misère et la mine d'un côté, la clarté, les nantis et le confort ; derrière ce fatalisme, apparemment irréductible donc, se cache une lueur d'espoir. C'est précisément cette
lueur d'espoir social dont Germinal est le récit. Germinal, c'est avant tout la narration d'un instinct de survie qui triomphe de la mort. C'est pourquoi, comme nous allons le voir, tous les
milieux sociaux sont convoqués. On peut également parler de représentation du collectif dans le sens où, à l'image de l'insurrection du peuple sur les barricades chez Victor Hugo, il s'agit ici
d'un principe général qui est en germe et qui s’applique au concept d’homme en général.
Qu'il s'agisse
des Grégoire (famille vivant dans l'opulence), des Deneulin (dont le chef de famille est également patron des mines) des Maheu (miséreux mais dignes) ou encore des Perron (lui est traître) cela
illustre bien le collectif qui descend aux enfers jusqu'à la cécité. Mais, cette cécité, c'est avant tout la bourgeoisie qui en est victime. De sorte que les miséreux endurent la difficulté du
labeur pendant que les autres y sont insensibles comme aveuglés. Ce n'est pas sans rappeler le rapport entre tirésias capable de voir l'avenir bien que non-voyant et Oedipe que la vue ne sauvera
nullement. Belle ironie du sort.
Dans quel sens doit-on entendre la représentation du collectif ? S'il est question d'un groupe en particulier comme le corps minier par exemple, il faudra tout d'abord mettre l'accent sur cette
voix nouvelle qui s'exprime dans le roman. Mais également, comme cela a été ébauché en introduction, la question sera la suivante : n'y a-t-il pas dans Germinal quelque chose qui transcenderait
la fatalité du mineur ? Si la grève est un rêve momentané, ne doit-on pas voir en le processus un symbole, celui d'une montée en puissance qui elle, contrairement au roman qui en dessine
l'amorce, demeure sans fin ?
Germinal se donne à voir comme un véritable
roman du peuple, tout d'abord parce qu'il est l'image d'individus qui décident de prendre en main leur destin. Lorsque l’industrie minière annonce
que les travaux devant être faits, le seront au détriment du salaire des mineurs, le feu est mis aux poudres. Nous assistons alors à une remontée des opprimés, à une cascade de la violence. La
révolte qui était en germe se fait entendre alors. La voix qui porte, c'est celle du renversement des valeurs, du passage d’un système mécanique à un système organique. Le système mécanique c'est
celui dont le comportement est dicté par une structure, quand au système organique, il est mu par ce principe selon lequel chacun doit prendre en main la direction de sa vie. Ce n'est pas un
hasard si cette remontée du collectif représenté porte précisément le nom de germinal. Il s'agit de l'évocation du calendrier révolutionnaire, le titre de l’œuvre est donc porteur de sens. Il
s'agit d'une : « véritable épopée des opprimés ».
C'est en quelque sorte le printemps d'une révolution. La révolte dure neuf mois, le peuple est en effet gros d'un message à venir, il en porte les germes. Il est important de signaler pour
comprendre le renversement opéré par le roman, entre la situation initiale et la situation finale, il est important donc de rappeler l'ordre des valeurs ainsi que la représentation du collectif
au moment de l’embrasement du peuple.
Deux mondes s'opposent sur la même
terre. Celui de ceux qui la cultivent et sont plus bas que terre autant au sens figuré qu'au sens propre. Celui de ceux qui, à l'image de Madame Hennebeau, véritable caricature du mépris, vivent
dans un cocon exempt de misère matérielle. La voix du peuple, celle du collectif minier ne se fait pas entendre. On se souvient de la foule affamée demandant du pain sous le regard ahuri de
Monsieur Hennebeau. Cette foule chemine symboliquement du noir « boyaux de la mine » pour aller vers l’extérieur, vers la lumière. Si, à présent le mineur s'éveille, si il plante la graine de son
émancipation, la fin du monde des inégalités ne se fait pas encore voir. C'est tout l'intérêt du roman que de montrer qu'un travail d'émancipation progressive est une entreprise de longue haleine
de sorte que les mineurs ne sont que les maillons d'une chaîne qui devra poursuivre sa lutte pour tendre de plus en plus à une égalité entre le monde du travail et celui du capital. C'est du
moins un des sens parmi les autres que recèle le titre germinal.
Le roman se donne à voir non seulement selon une perspective téléologique
pour les mineurs, mais également selon une perspective eschatologique pour les bourgeois. Eschatologique dans le sens où nous assistons ici au « crépuscule des idoles » pour reprendre
cette expression nietzschéenne. Crépuscule de la bourgeoisie qui vit en pleine lumière, ascension du peuple, vivant dans l'obscurité mais faisant entendre sa voix. Il est étonnant de remarquer ce
travail d'inversion et de renversement qui s'opère. La lumière est faite sur ceux qui subissait l'obscurantisme et l'obscurité, ceux dont le visage noirci représentait la continuité du travail
minier, ceux dont le corps dévoré appartenaient à la mine. Les bourgeois quant à eux sont dépassés par l'idée que le peuple veuillent se réapproprier son propre corps. Le collectif des nécessiteux ne faisait qu'un avant la révolte avec le coron, la mine, c'est semble-t-il dans l'union entre une chair bafouée, et un esprit éclairé venant de
l'extérieur, comme celui d'Étienne, que va naître le corps : c'est-à-dire la chair consciente.
Le collectif bascule donc
tout comme la bourgeoisie, mais, les deux strates sociales représentées : l'une en quête de clarté, l'autre affaiblie, ceci aboutit à un nivellement . L'homme prend le pas sur ce qui relevait
apparemment de l'ordre de la fatalité et il inverse la tendance. Nous avons ici une portée à la fois littéraire, à la fois théologique du propos de Zola. Toutes les descriptions des mines relève
de la littérature, l'idée d'un nouveau monde se trouve chez Jean au livre de l'apocalypse : « De pleurs il n'y en n'aura plus aucun, de larmes il n'y en n'aura plus aucune car l'ancien monde aura
totalement disparu » cette idée eschatologique est proprement théologique. Entre les deux idées évoquées qui correspondent à deux états : celui de la misère infernale passée, celui de la paix
idéale à venir, il existe une tension vers la paix, un juste milieu entre l'enfer et le paradis, entre éros et Thanatos, ce milieu c'est la construction, la germination, ce milieu c'est Germinal.
À ce stade de notre étude, il apparaît intéressant d'évoquer le rôle d'Étienne et son rapport à Catherine. Intéressant, dans la mesure où ils sont l'un comme l'autre, l'incarnation concrète du
passage, de la pâque entre les vestiges du passé et l’idée du monde à venir.
Germinal est encore
davantage semble-t-il que la représentation du collectif, il est son acte de naissance, et en quelque sorte son avènement. Catherine et Étienne contrastent par leur amour à l'acte barbare
d'émasculation qui symbolise le paroxysme de la révolte. Il ne sont pas simplement des médiateurs concrets qui viennent figurer la révolte, ils sont tous les deux porteurs d'un message à venir.
C’est l'histoire d'un amour vécu au moment de la douleur, mais vierge de toute morbidité. Symboliquement Catherine meurt mais on ignore si elle porte ou non le germe de l'enfant de demain. Étienne quant à lui, sort de la mine tout comme le peuple sort de sa torpeur. Lui apparaît sous la figure véritable de l'initié.
Tout d'abord parce qu’il est étranger au milieu des mines puisque descendant des Rougon Macquart. Il est aussi la figure de l'initié , dans la mesure ou, ne partant d’aucune expérience
personnelle au sujet de l'enfer des mines il devient le porte-parole, la voix et la représentation du collectif.
Il
s'agit en définitive d'une métamorphose du peuple, d'une métamorphose de la mort devenue fécondité et à travers ce symbole, c'est le principe d'une humanité féconde qui est mis en lumière et qui
prend le relais d'une humanité destructrice, du pouvoir de l'homme sur l'homme. Zola peut conclure alors son oeuvre, sur l'idée que des graines
avaient été semées et que bientôt, elles surgiraient sur toute la surface de la terre. Voici le message optimiste qui ressort du roman et qui transcende les descriptions cauchemardesque des
conditions de vie. Ces descriptions ne sont, semble-t-il que le moyen, le vecteur qui, au-delà de la réalité, permet à l'écrivain d'affiner encore davantage l'idée symbolique d'un mouvement
d’évolution actif, d'une humanité sans cesse en route vers son accomplissement et qui tend le plus possible à l'équilibre des forces, à la construction d'un avenir meilleur.